Translations prior to Fall 2010 are currently unavailable. 

La compositrice québécoise d’origine argentine Analia Llugdar vient d’entrer, pour l’année 2008-2009, dans le club sélect des lauréats du Prix Opus Compositeur de l’année, octroyé par le Conseil québécois de la musique. Installée au Québec depuis 12 ans, elle est parmi les trois plus jeunes récipiendaires de ce prix prestigieux qui récompense un compositeur pour l’ensemble de son œuvre et pour sa présence significative sur les scènes musicales durant ladite année.

 

Elle rejoint donc à ce panthéon John Rea, Walter Boudreau, Linda Bouchard, Ana Sokolovic, Jean-François Laporte, Tim Brady, Serge Arcuri, André Ristic, Robert Normandeau, Nicolas Gilbert, Denis Dion et Denis Gougeon. D’ailleurs, ce dernier fut le directeur de sa thèse de doctorat en composition musicale complétée en 2009 à l’université de Montréal. Est-ce à dire que l’élève rejoint le maître ? « Non, absolument pas !, lance-t-elle dans un rire un peu gêné, il n’y a pas de comparaison possible ! Je suis consciente que ce prix est venu assez vite dans ma jeune carrière, j’ai 37 ans. Mais j’ai travaillé très fort depuis que je suis au Québec et l’année 2009 a été très riche au plan musical, ici et à l’étranger. C’est doublement important parce que ce sont tes pairs qui te nomment à ce prix, et à Montréal, il y a tant de bons compositeurs ! Mais ce prix n’est pas seulement pour moi, il est aussi pour tous les musiciens qui défendent mes œuvres, et on ne les remercie jamais assez, » précise-t-elle dans un fort accent espagnol.

 

Entre autres récompenses, il faut rappeler qu’Analia recevait pour Bleu vert tendre le 2e prix Sir Ernest-MacMillan au Concours des jeunes compositeurs 2002 de la Fondation SOCAN, le prix Québec-Flandres 2007 pour Le chêne et le roseau, et le Prix Jules-Léger de la nouvelle musique de chambre 2008 pour Que sommes-nous.

 

Des mentors

Ce palmarès n’aurait pas droit de cité si ça n’avait été de deux compositeurs importants dans le parcours de Mme Llugdar : José Evangelista (maîtrise) et Denis Gougeon. Et si on peut penser que ses origines latines teinteraient ses œuvres d’une manière ou d’une autre, il n’en est rien, non plus que celles de ses deux mentors. « La musique que j’écris ne ressemble en rien à celle de mes professeurs ; et c’est ce respect que j’ai apprécié à leur contact. Ce que je retiens de José Evangelista, c’est son obsession du travail, cette force de toujours chercher, de croire en soi-même et surtout de ne jamais se limiter à son premier choix. Et Denis Gougeon a été un accompagnateur très ouvert, un guide aussi pour trouver les bons outils de travail et l’inspiration dans d’autres formes artistiques (cinéma, théâtre, littérature), et en cela, justement, Montréal offre beaucoup. »

 

À l’intérieur du son

À l’écoute des œuvres d’Analia Llugdar, on est happé par la modernité des sonorités et des rythmes, par l’abstraction calculée et la précision de sa rhétorique à des lieues de la musique à programme. Au fil des quelque 25 œuvres à son répertoire, dont la moitié sont des commandes d’ensembles ou de solistes d’ici, nul doute qu’il y a là des œuvres fortes et puissantes, la plupart pour formations de chambre. « Ma force, je crois, c’est le son; j’essaie de composer comme si j’étais à l’intérieur du son, en exprimant mes idées musicales par des textures complexes, beaucoup de contrastes, de tension, et souvent en unissant les extrêmes dans une même œuvre. Et souvent, c’est l’instrumentation de la pièce, les timbres, qui vont en déterminer la nature. » À ce titre, bien qu’Analia ait d’abord fait ses études supérieures en piano à l’université Nationale de Cordoba (Argentine), le piano n’est pas son instrument de composition. « Aujourd’hui, je compose directement sur la table de travail, sur la partition. Et pour moi, tous les détails sont très importants, je ne dois rien laisser au hasard. D’ailleurs, comme M. Evangelista, je ne suis jamais totalement satisfaite ! »

 

Et quand on lui demande comment elle définit sa propre musique, elle répond : « La composition est un espace de vie privilégié; avec ses grands plaisirs, ses angoisses, la peur aussi, mais surtout l’enthousiasme de créer et de se sentir vivante. Je réécoutais une pièce de Gilles Tremblay que j’aime beaucoup, Envol, et ce qui me fascine le plus dans l’art, c’est qu’une fois créée, l’œuvre n’appartient plus à l’artiste. C’est l’éphémère et la musique vit d’elle-même. »

 

Qu’il s’agisse de création pure – Suite pour piano solo, 2000, Autoportrait, pour tuba solo, 2001 ou encore Tricycle (pour violon, violoncelle et piano, 2004) – ou de thématique concrète sur fond de critique sociale – La Faim Artaud (pièce de théâtre musical, 2007), Pour en finir avec le jugement de dieu (pour baryton et neuf musiciens sur un texte radiophonique d’Antonin Artaud), Sentir de cacerolas (pour soprano, flûte et casseroles, 2002) ou La Machi (œuvre théâtralisée pour flûte solo, 2007), Analia Llugdar porte une attention particulière à la présentation de ses œuvres et à la spatialisation, toujours en symbiose avec son infatigable recherche sonore. D’ailleurs, en 2008, elle participait au Séminaire – Musique électroacoustique au Centre pour la diffusion de la musique contemporaine à Madrid. « C’est le compositeur Philippe Leroux qui m’a invitée à découvrir l’électroacoustique. Ces 10 jours d’ateliers, ce laboratoire musical m’a ouvert un monde extrêmement riche qui est encore nouveau pour moi. Je commence seulement à le développer; Montréal est une force en électro, plus même que certains pays d’Europe. On est très bien servis par nos créateurs québécois, et ce serait triste de passer à côté de tout ce foisonnement. C’est une belle ouverture pour ma création. »

 

Vue sur la relève

Depuis quelques années, Analia Llugdar fait partie du Comité artistique de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), que dirige Walter Boudreau. « C’est extrêmement intéressant puisqu’on a la possibilité de s’exprimer et de faire entendre sa voix au sein du comité, et parfois de faire découvrir soi-même de nouveaux talents. On a l’occasion d’entendre plusieurs compositeurs de la relève, d’ici et de l’étranger, et je remarque qu’il y a là une bonne diversité, même un contraste entre ceux qui foncent vers les nouvelles avenues, avec beaucoup de liberté dans les formes et les médias utilisés, et dans un même temps, une relève qui est attachée à la tradition, à l’écriture formelle et la musique savante. C’est bien d’avoir le privilège de regarder ces contrastes évoluer. »  Au risque d’être réducteur, elle mentionne tout de même quelques goûts personnels et influences indirectes. Car si elle apprécie les œuvres de Tremblay, Vivier, Garant ou Cherney chez nous, elle cite Messiaen, Xenakis, Sciarrino et Kagel chez les Européens.

 

En septembre, dans le cadre de la première Biennale de musique contemporaine de Cordoba 2010 en Argentine, ce sera la première fois qu’une de ses œuvres (La Machi) sera jouée dans son pays d’origine. « Je suis plus excitée que nerveuse, parce que j’ai encore de la famille là-bas! » D’ici à la fin de 2010, il ne se passera pas un mois sans qu’on joue ou crée, en France, au Mexique ou en Argentine, une œuvre d’Analia Llugdar. Et l’année culminera en décembre à Montréal par un concert autour de sa musique par le Trio Fibonacci, incluant quatre œuvres de la compositrice, dont deux ne sont pas encore écrites ! « L’urgence, c’est pour moi un bon stress. Mais je vais faire comme je fais toujours, entrer dans le son et composer comme si c’était ma dernière œuvre. »